K.Yaskou et A.Tsurko: “Ludus Mobilis” — une musique pour les deux hémisphères

L’interview est publiée en russe le 24/01/2012 sur le site web de la revue indépendante en ligne de musique expérimentale Quejournal:

Nous avons pris le rendez-vous avec Kanstantsin Yaskou et Aliaksandr Tsurko, deux compositeurs qui avancent des côtés divers de la musique. La Société de développement de nouvelle musique dont ils sont fondateurs, présente l’album Ludus Mobilis réalisé dans un genre unique pour le Bélarus – classique moderne.

Kanstantsin Yaskou et Aliaksandr Tsurko interview

Que: Le 15 janvier sous le label de la Société de développement de nouvelle musique (SDNM) sort l’album «Ludus Mobilis». Qu’est-ce SDNM et comment apparaît-elle ?

А: Premièrement il a y eu l’idée de créer un label de musique académique, notamment de classique moderne: à la charnière de la musique académique et classique. Nous avons voulu en faire un courant indépendant du label Foundamental Network (www.foundamental.net). Mais au bout du compte pour des raisons personnelles une collaboration a été lancée avec L’Association de compositeurs biélorusses.Que: Quel objectif avez-vous poursuivi par la création du label ?

А: J’étais conscient que dans notre pays il n’y avait en principe pas de label pour la musique académique en plus ayant rapport avec de l’électronique, du post-rock et autres courants modernes. Alors le désir est né de montrer que cette musique existait aussi bien chez nous. Ensuite c’était  le désir de créer quelque chose de biélorusse qui se distinguait de toute la classique moderne.

Que: Avez-vous posé l’enjeu d’associer l’auditeur à la classique ? Car les jeunes gens se montrent aujourd’hui plutôt neutres à cet égard.  

А: Nous sommes partis du fait qu’un auditeur existait qui écoutait de la classique moderne, alors c’est pour lui que nous avons fait de la musique sachant qu’il y a des compositeurs et musiciens électroniques dont les efforts communs pourraient donner un produit à son goût. Mais déjà des idées apparaissent pour produire une musique plus sophistiquée. De suite, l’auditoire changera aussi. Autrement dit, nous réfléchissons comment réattirer le public des clubs au conservatoire et celui du conservatoire aux clubs.

Que: Quel est le rôle de la musique électronique et post-rock dans ce mélange avec la classique ? Pourquoi ces deux styles ?  

А: Premièrement, la musique électronique pour moi est la liberté d’expression – tous les moyens sont disponibles. Nous avons la possibilité d’enregistrer un quatuor d’instruments à cordes et y ajouter de l’électronique pour faire une symphonie. Et le post-rock c’est juste le goût, logiquement ce n’est pas argumenté.

К: J’ai composé cet album en supposant qu’il serait acoustique car j’ai envisagé de le promotionner dans un milieu purement académique. Quand je l’ai mis en ligne, Sasha (Aliaksandr Tsurko) l’a écouté et dit que c’était à l’unisson du style classique moderne. A l’époque je ne m’y connaissais pas dans la classique moderne comme telle, mais quand j’ai commencé à l’écouter, cela a paru en effet proche à ce que je faisais. D’une part, cette musique est assez légère pour la perception, d’autre part, elle est intellectuelle et s’adresse à l’auditeur qui n’a pas le but de « s’éclater » sans but mais de réfléchir. C’est une musique pour les deux hémisphères.

Que: Actuellement plusieurs gens arrivent à la classique par la porte noire, c’est-à-dire via des agrégations similaires de l’électronique et d’autres styles avec la classique. Et comment chacun de vous y est arrivé ?

К: J’ai terminé l’école musicale, l’académie de musique et le cycle d’etudes préparant à la soutenance de la thèse de candidat. Alors je suis un académiste typique qui a une formation académique de base. Pour moi c’est tout. Alors je m’oriente faiblement dans une autre musique.

А: Et moi, au contraire, j’y suis arrivé du pank, hard core et autre. (rit)

Kanstantsin Yaskou et Aliaksandr Tsurko interview

Que: Aujourd’hui il apparaît beaucoup plus de musiciens sans formation. Où est la raison de ce phénomène ? Pourquoi chacun estime que c’est simple d’être musicien ?

К: Nombreux en parlent: des poètes et des peintres aussi. Et ce qui est curieux, souvent les gens qui n’ont pas terminé d’écoles spécialisées rencontrent plus de succès que les professionnels. Pourquoi cela arrive ? Car l’académisme donne une bonne base, mais restreint à la fois. Et si par exemple peindre les tableaux selon les règles académiques seulement, cela sera un retour au XIX siècle. En plus aujourd’hui il est très simple d’obtenir toute information éducative alors il n’y a pas de besoin d’assister aux cours, obtenir des diplômes etc.

А: Ce qui importe aussi c’est l’accessibilité de tous les moyens pour faire de la musique: tous les rédacteurs et logiciels musiciaux sont téléchargeables en ligne. Ce même fait incite à l’évolution, à une musique nouvelle.

К: D’ailleurs, pourquoi j’ai accepté volontiers la proposition de Sasha de participer au projet: aujoud’hui la musique académique – peut-être ce n’est pas très évident – survit une période de crise. Elle est entraînée par la cuisson dans son jus et le snobisme par rapport à la pop-culture. Une précison : la pop-culture veut dire toute la musique non-académique dont rock et post-rock. Je comprends que le monde contemporain de la musique académique est parfois si compliqué et imperméable que touts les liens communicatifs avec l’auditeur se détruisent. «Qui n’écoute pas la musique classique, ne la comprend pas », et point. En résultat nous avons la musique pour elle-même. Je trouve cela incorrect. Les gens sans formation musicale ont une autre vision, autres principes et regards. C’est là qu’il faut chercher l’apport d’énergie.

Kanstantsin Yaskou et Aliaksandr Tsurko interview

Que: Plusieurs gens qui ont terminé l’école musicale, éprouvent souvent de l’hostilité par rapport à la musique et abandonnent les études ultérieures. Comment peut-on changer la situation et faut-il le faire ? 

К: La formation fait partie de la vie sociale. Nous devons changer beaucoup dans la société, dans le système même, et non seulement dans l’enseignement. Et il ne s’agit pas que de notre pays. Il me semble, tout le monde capitaliste se précipite vers un gouffre – économique et politique. Et la culture aspire à échapper de ce gouffre et peut-être, elle serait capable de sauver toute la situation. Bien sûr, il faut changer quelque chose. Mais autre question, pour tourner où ? Pour cela il faut un projet précis, les gens qui s’en occuperont, et des financements pour sa réalisation. Que: Qu’est-ce qui est classique dans votre musique, mis à part les instruments mêmes ? Le concept de présentation : c’est un album sous forme d’une symphonie ou de tracks à part ? Et y a-t-il un non-dit, une propagande quelconque dans l’album ?

К: Cet ouvrage peut être considéré comme un cycle. Ses parties peuvent être interprétées comme des tracks à part. Mais bien sûr, le mieux est d’écouter l’intégralité.
Quant à la stylistique de l’album – si regarder de la position académique, l’album suit une certaine tendance européenne : la soi-disante « stratégie de désarmement ». La conception du désarmement technique est née dans les années 70 où l’avant-garde s’est trouvé dans une crise car les moyens de composition sont devenus trop sophistiqués. A quelque chose de compliquée s’oppose toujours quelque chose de simple. Alors des compositeurs sont apparus qui proposaient une musique maximalement simple : minimalisme, post-minimalisme etc. Ce phénomène est désigné aussi par le terme «nouvelle simplicité ». Cette vague est toujours en cours.

А: A mon avis, là il ne s’agit pas de ce que tout le monde s’est rué vers la simplicité comme l’opposé du pic de complexité. Le pic a été atteint mais pendant l’escalade les outil se sont développés. Et mainenant, quand tous les outils sont disponibles, commence une révision de tout ce qui a été créé plus tôt.

Que: Comment voyez-vous le futur de la musique underground biélorusse dans 10 ans ?  

А: Difficile de dire. Mais c’est de même dans la culture et sa révision : de nouvelles tecniques se développent, les moyens pour utiliser tout ce qui a été créé, sont en révision. Il y a du chaos dans le sens qu’il y a une variété massive de moyens mais pas de formule précise comment les utiliser. Par exemple, pourquoi c’est ce son qui doit y être, et pas un autre ? Il est impossible de comprendre cela. Il suffit d’annoncer « j’aime ». Et alors il est toujours difficile de faire des pronostics.

К: Cela dépend pour beaucoup de la politique et économique, de la société. Ainsi, si une époque vient sans boîte de nuit ou sans phylharmonie… Alors la musique et la culture deviendront autres.

Kanstantsin Yaskou et Aliaksandr Tsurko interview

Que: Envisagez-vous d’interpréter «Ludus Mobilis» à l’étranger?

К: Mes compositions sont enregistrées avec des notes, je peux les envoyer à quelqu’un dans le milieu académique, et il pourra les utiliser librement. Ainsi, mes compositions sont partiellement interprétées en Ukraine. C’est une soi-disante tradition écrite. C’est la particularité de l’album : d’une part, la tradition auditive se maintient, d’autre part, la tradition écrite et professionnelle aussi.

Il y a environ 500 ans un processus pareil a eu lieu. Dans les rues et dans les châteaux des magnats la musique était interprétée par les menestrels (musiciens de rue), et dans des églises travaillaient les compositeurs professionnels. Les premiers n’ont pas utilisé de notes, ils interprétaient au son, et les derniers ont commencé à s’y intéresser et enregistrer la musique avec les notes. Le processus inverse avait aussi lieu quand le compositeur composait une mélodie que les musiciens de rue saisissaient pour refaire. Maintenant il arrive quelque chose de pareil.  La particularité réside dans le fait que l’électronique utilise un autre kit d’outils alors de nouveaux processus remarquables peuvent advenir.

Que: Qu’en pensez-vous, votre musique serait plus facilement accueillie dans les pays occidentaux qu’au Bélarus?

А: Nous n’avons pas attendu un large accueil de l’album au Bélarus étant conscients qu’il restera dans l’underground. Même si ce n’est pas si triste chez nous, dans les pays d’ouest les gens sont plus ouverts à la musique progressiste. Pourtant quand nous nous plaignons de notre sort nous nous délibérons ainsi de la responsabilité. En effet, beaucoup dépend du compositeur.

Que: Vous avez aussi le projet «Ваганнi паветра ў трох колерах» (Variations de l’air dans trois couleurs). Parlez-en.

А: C’est un projet où nous sommes trois à participer – moi, Kanstantsin et le compositeur Maxim Kruhly. D’abord cela a été conçu comme un projet audiovisuel. Avant tout, que représentent des « Variations d’air en trois couleurs » ? Nous avons choisi trois couleurs fondamentales décrites par Lüscher(psychologue suisse du XXème siècle – remarque Quejournal), qui se rapportent aux caractères divers. Et les variantes de l’air c’est en effet un son. Le son en couleurs diverses. En général c’est une musique en trois humeurs différentes. Mais nous n’avons pas choisi de couleurs selon notre caractère mais nous avons jeté le sort pour décider qui va interpréter quelle couleur.

Que: La Société de développement de nouvelle musique est un collectif déjà formé ou vous êtes en quête de nouveaux résidents ?

А: En général, le collectif est formé. Plus tôt nous avons cherché de nouvelles personnes mais pour le moment l’adhésion à la Société est suspendue. Mais bien sûr s’il y a un compositeur digne avec une idéologie pareille et le désir de nous joindre, nous n’allons pas refuser.

Que: Vos voeux à notre revue, aux lecteurs?

А: Bonne chance ! A vous, à nous, à toute la culture underground du Bélarus. Qu’elle se développe, et aboutisse à quelque chose de bon et représente notre pays sous un bon éclairage ! К: Je me range à ce vœu. Et je voudrais ajouter que maintenant l’essentiel est de survivre et évoluer. Plusieurs gens partent à l’étranger, alors il faut se réunir et travailler ensemble !

 El Questeto

Photos Quejournal.org

Traduction en français Yuliya Novik

Ludus Mobilis à écouter et télécharger en ligne

à voir aussi: reportage photo de Quejournal.org de la présentation de l’album Ludus Mobilis dans le café NewTon, Minsk, Bélarus

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s