Perpetuum mobile du cinéma de qualité

Le 20 janvier s’est achevé le festival international de cinéma court métrage Cinema perpetuum mobile. Les films ont été diffusés dans le monde entier – du Mexique à la Malaisie, de l’Italie à la Corée. Pour le programme de concours du festival ont été sélectionnés les films de Lituanie, Pologne, Islande, Espagne, France, Ukraine, Suède, Allemagne, Russie et bien sûr, Bélarus.

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Projection de films dans le cinéma Tsentralny (Minsk, Bélarus) 

Dans l’espace de culture biélorusse derniers temps plusieurs évènements remarquables se sont réalisés avec l’ampleur. Mais le festival Cinema perpetuum mobile est plus qu’un flash de communication, impressions, expériences esthétiques etc. Ce festival cinématographique possède plusieurs particularités qui le rendent un évènement vraiment « social » (et pas seulement « culturel » au sens large du mot).

Pourquoi on a eu besoin de tout cela et pourquoi c’est important? 

Dans son fameux essai Lœuvre d’art à l’époque de sa reproductibilité technique, rédigée dans les années 1930, tout en critiquant le cinéma occidental de masse Walter Benjamin salue les acquis du cinématographe soviétique qui, selon Benjamin,  fuit le culte des célébrités (stars) et au lieu d’un grand plan parfait d’une beauté hollywoodienne un travailleur peut se voir sur l’écran – au quotidien, à la machine-outil, alors peut faire entrer l’art dans sa vie, et se mettre dans le milieu artistique. A l’aide du médium cinématique se voir d’à côté – et se rendre conscient de son rôle et sa place parmi les autres gens. 

Ce type de cinéma – le rêve de Benjamin, et selon ce critère il oppose le cinéma accessible, « populaire », véritablement de masse (où les communautés se regardent et se comprennent mieux), par exemple, aux films Leni Riefenstahl qui esthétise un certain noyau idéologique monolithe qui domine les masses au lieu de devenir leur haut-parleur et réflexion.

Il devient évident aujourd’hui que même le cinéma soviétique n’a pas réalisé le cinéma de rêve de Benjamin.

Le cinéma comme haut-parleur des communautés et générateur des identités 

Pourtant, par rapport au contexte des années 1930, la technologie permet aujourd’hui de créer une alternative au cinéma mainstream au budget élevé, destiné au spectateur passif, examinateur distrait (métaphore de Benjamin). Comme autrefois les critiques français du cinéma ont repris l’initiative chez les « pères » du cinématographie traditionnel, ayant pris au sens littoral les caméras dans les mains (autrefois les caméras étaient lourdes et chères ce qui a déterminé la pauvreté relative des procédés esthétiques et le haut coût du cinématographe) et créé la Nouvelle Vague – aujourd’hui le spectateur actif prend une caméra, un appareil photo, un téléphone portable – et se met de l’autre côté du processus cinématographique. Il fait plus que consommer l’information visuelle mais génère ses propres narratifs. Et le narratif, comme nous savons, c’est bien ce qui forme des identités – qui nous manquent autant.

Bilan: chacun peut créer une vidéo aujourd’hui – les stocks de cette production inondent les dépôts comme YouTube. Cela fait longtemps que nous ne sommes plus ce spectateur passif mais l’opérateur potentiel qui  à tout moment est prêt à sortir son téléphone portable pour filmer quelque chose d’intéressant, ou l’acteur potentiel qui est tout le temps sous les caméras : dans un supermarché, près d’un distributeur, dans la rue. 

Est-ce que cela signifie, cette reproduction de la vidéo, que les rêves de Benjamin se réalisent? Pas du tout. Les cadres de la notion « artistique », « documentaire » deviennent vagues ainsi que la notion « auditoire ». La structure même du processus cinématographique se casse. Pour que le cinéma fonctionne, il faut accomplir (bien sûr, à un nouveau niveau) le retour de ce chaos visuel abondant vers les principes testés par le temps. Rendre le cinéma à son spectateur concret comme représentant de la communauté qui n’est pas un user anonyme devant l’écran de l’ordinateur mais une personne d’une certaine nation, d’un certain âge, avec certains goûts esthétiques, qui existe dans un certain contexte social et depuis ce contexte regarde le cinéma en mode offline.

On a besoin aussi des évaluations des experts aussi bien que d’une définition d’un certain « goût général » de l’auditoire. Tous ces objectifs se posent devant les festivals cinématographiques en général et Cinema perpetuum mobile en particulier.

Experts sentimentaux et spectateurs expérimentés

Les meilleurs films dignes de participer au festival, ont été sélectionnés de manière maximalement démocratique – lors des visionnages préalables, par un vote des spectateurs. Et dans le cadre du festival même les meilleurs des meilleurs ont été sélectionnés non seulement par les spectateurs mais aussi par le jury qui s’est vu poser le but de décerner les titres dans six nominations et élire le gagnant. Le jury biélorusse a compris les représentants de la critique, théorie et pratique du cinéma: Yuri Igrousha, Anton Sidorenko, Olga Dashuk, Olga Romanova, Pavel Ivanov et Irina Demyanova. 

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Yuri Igrousha. Le jury dresse le bilan du festival

A un des diffusions près de moi était assise la réalisatrice suédoise Carin Bräck. Elle a regardé le cinéma on dirait, avec tout le corps – surtout elle a été émue par le film polonais Twist and blood  qui parlait de la cruauté du monde d’enfants. Et quand le personnage principal du film souffrant d’obésité, a essayé de se couper les mains avec une lame, Karin n’a pas pu retenir les émotions et a caché le visage dans ses mains.

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Lina Medvedeva, membre de l’équipe organisationnelle du festival

C’est le film de Karin Le baiser esquimau qui a remporté le Grand-prix du festival et le prix des spectateurs. C’est un des films qui perdent leur charme si on raconte leur sujet: dire qu’il s’agit de l’amour maternel comme prototype idéal de l’amour en général – sans réserves, fidèle, obstinent – c’est rien dire. Karin, tellement sensible à la douleur et la violence sur l’écran, a créé un film qui est survit aussi au niveau charnel – après ce film un sentiment reste comme si le soleil t’as embrassé.

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Le baiser esquimau (réalisation Carin Bräck, Suède) 

L’amour de la vie s’est manifestée aussi dans la détermination des autres gagnants du festival. Dans la nomination Рerpetuum mobile le meilleur film a été nommé un film « très gender » du réalisateur ukrainien Dmitri Surzhikov La Mère parlant d’une femme qui tient beaucoup à sa liberté et autonomie pas moins qu’à son rôle cliché d’une « grand-mère pleine de soins » imposé par ses proches.

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Carin Bräck, réalisatrice du film avec le Grand-Prix du festival 

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La mère (réalisateur Dmitri Surzhikov, Ukraine)

Le meilleur film dans la nomination Perpetuum Vita c’est Le Pendu de Bartosz Kruhlik (Pologne)  – un tribute cinématographique ironique aux motifs folklores nombreux sur la rencontre de la Mort avec un paysan qui réussit, bien sûr, à la rouler.

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Le Pendu (réalisateur Bartosz Kruhlik, Pologne)

Et voilà un film animé intitulé Le Bruit, par Tatiana and Olga Poliektova (Russie) – un hymne à l’amour, sentimental et mignon.

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Le Bruit (réalisation Tatiana and Olga PoliektovaRussie)

Parmi les gagnants du festival on trouve deux autres dessins animés: une animation psychédélique  Sleepingcord par Marta Pajek, Pologne (nomination Perpetuum Arts) et le clip musical La Ville par Andrew Badgi Tokindang, Bélarus (gagnant dans la nomination Le Meilleur Film Biélorusse) – un dessin animé joyeux réalisé avec une dose importante d’auto-ironie et espièglerie.

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La Ville (réalisation Andrew Badgi Tokindang, Bélarus) 

La distribution des avis des spectateurs signifie que dans le court métrage ils apprécient la même chose que dans le plein métrage, cinéma de genres. Ainsi, le film 82 par Calum Macdiarmid (Grande-Bretagne) est un vrai thriller réduit à 6 minutes, tandis que Le Cirque par le réalisateur Pablo Remon (Espagne) est une satire sociale qui rappelle en quelque chose les chefs-d’oeuvre de l’humour à la télé de Fry et Laurie. Mais absolument sans le non-naturel, tout est sérieux au maximum! Deux employés de bureau licenciés, en causant arrivent à l’idée que devant eux, comme dans une blague racontée mille fois, ouvrent des perspectives miraculeuses par exemple le Cirque!

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82 (réalisation Calum Macdiarmid, Grande-Bretagne)

Les films biélorusses ont aussi envahi les coeurs des spectateurs (les prix des spectateurs) – au Bélarus masi aussi en Grande-Bretagne et en Malaise. Les habitants de Londres ont aimé le film par Artiom Lobach Les choses simples où le réalisateur essaie de faire découvrir sa vision de l’âme biélorusse.

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Le Cirque (réalisation Pablo Remon, Espagne) 

En Malaise les spectateurs se sont extasiés du film biélorusse par Ilia Bozhko La Kirlande – un film-blague en noir et blanc rappelant les produits des soirées estudiantines, avec de l’humour mais du sens aussi: la fin du monde apporte de manière inattendue aux habitants de la Kirlande la résolution de tous les problèmes dont ceux liés avec leur gouvernement.

Les résultats du vote de spectateurs à Londres et Georgetown font penser s’il y a un certain sentiment dans les sympathies des Britanniques à l’égard du cinéma biélorusse? Et les habitants de la Malaise, on dirait, nous sont proches au sens de l’humour par lequel nous essayons de compenser nos peurs et tensions sociales.

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Twist & Blood (réalisation par Kuba Czekaj, Pologne)

Le festival a compris également les programmes particuliers: Le rôle féminin (films de gender), Vidéo expérimentale, Vidéo musicale, Cinéma documentaire, Cinéma biélorusse ainsi que le programme Le bon cinéma dont les films-participants selon tel ou tel critère n’ont pas pu entrer au festival selon ses conditions (c’est ce programme qui a permis de révéler les vraies perles – le ci-dessus mentionné film polonais Twist & Blood par Kuba Czekaj ou un film ravissant Nolia par Cem Öztüfekçi qui confirme une fois de plus le haut niveau du cinéma turc). 

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Nolia (réalisation Cem Öztüfekçi, Turquie) 

Court métrage, cinéma social et auto-organisation 

Au sens d’organisation Cinema perpetuum mobile  est un phénomène ultramoderne qui fait naître l’espoir en initiatives sociales: il ne faut que la bonne foi et l’internet. Le festival est un projet non-commercial réalisé complètement par les efforts des bénévoles des pays divers. Ils ont organisé ensemble la sélection des films, assuré le doublage des vidéos, réalisé les diffusions préalables et de festival sur les plateformes différentes, communiqué avec les spectateurs et les experts du cinéma faisant partie du jury du festival. Et le tout – sans être payés.

Le volume du travail est tellement grand que tout le monde n’arrive pas à croire que les organisateurs sont poussés par le pur enthousiasme. Selon cette raison, par exemple, il semble, les visionnages de festival ont été annulés à Grodno et Lida. Pourtant à Minsk, Brest, Vitebsk, Gomel, Mozyr, Novopolotsk et Soligorsk le festival n’a rencontré aucune contrainte et a eu lieu sur les plateformes d’Etat et indépendantes.

Il est important que le festival ait représenté le cinéma court métrage (alors au petit budget) du monde entier. Le film court métrage est une forme la plus démocratique du cinéma: financièrement presque chacun peut se permettre de tourner un court métrage. Pourtant cela ne rend pas le genre moins privilégié au sens artistique – pour raconter une histoire mystérieuse et qui touche l’âme, intègre, dans le cadre du court métrage, il faut  autant de virtuosité que pour le plein métrage.

La plupart des films présentés au festival Cinema perpetuum mobile, pourraient se rapporter au cinéma social. Cela ne signifie pas que le festival est une revue de propagande internationale – au contraire, le festival a plutôt montré comment différents peuvent être les films porteurs d’un message social. Ainsi, le film annoncé le meilleur dans la nomination Perpetuum Adversi La Révolution à Reykjavik (réalisation par Isold Uggadottir) raconte que la crise économique se mêle de la vie d’une Islandaise en la transformant d’une grand-mère attirante en une alcoolique au bout d’un épuisement nerveux. C’est le cinéma européen en miniature – avec son réalisme, l’attention envers la personnalité sur laquelle le « politique » et le « social » laisse ses empreintes et même les plaies.

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 La Révolution à Reykjavik (réalisation par Isold Uggadottir, Islande)

Un autre exemple de la même approche au cinéma social où le réalisateur raconte une histoire tout en respectant une distance presque « hors de l’idéologie », est le film documentaire expérimental sur les vicissitudes du taylorisme – Le facteur humain (réalisation par Thibault Le Texier, France) diffusé dans le cadre du programme hors-festival Le bon cinéma.

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Le facteur humain (réalisation par Thibault Le Texier, France)

Tous les auteurs ne se montrent pas non-engagé au sens politique. Ainsi, le film Le Feu d’artifice par le réalisateur et anarchiste français Giacomo Abbruzzese est un mélange des procédés artistiques prétentieux et du contenu « explosif » : les personnages du film détruisent la plus ancienne usine européenne à Taranto (Italie) qui tue les travailleurs suite aux conditions inhumainement dures de travail.

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Le feu d’artifice (réalisation par Giacomo Abbruzzese, France) 

Le cinéma social ce n’est pas seulement un cinéma problématique, actuel, politique, qui parle des privations des infortunés et des minorités. Il est intéressant que le spectateur discerne souvent le cinéma social comme compréhensible, « adéquate ». Ainsi, plusieurs spectateurs ont remercié les organisateurs pour avoir montré un « cinéma normal » qui s’est avéré clair et proche, au lieu d’art house. Evidemment il ne s’agit pas ici des définitions précise, mais il est évident que le sentiment global de la « proximité » et du « contact avec la réalité » du cinéma de la vie est un effet précieux qui aide à surmonter l’éloignement du spectateur de la réalité hypnotique des arts d’écran.

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Bilan du festival au Musée National des Arts dy Bélarus 

Cinema perpetuum mobile a rappelé une fois de plus que le mouvement de festivals – et surtout indépendant et non-commercial – est autant important selon son rôle et objectifs que la production cinématographique! Alors, les gars organisateurs, ne nous dites pas que vous avez organisé tout cela juste du fait d' »aimer le cinéma ».  Rien n’arrive comme ça.

Auteur de l’article Lidia MIkheeva

Article original en russe

Photos – Robert Seneka

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