Frédéric Beigbeder à Minsk. Avis des publicitaires biélorusses

Frédéric Beigbeder, copywriter au début des années 2000, a été  licencié de l’agence « Young and Rubicam » après la publication de son livre « 99 francs » . La veille de la visite de Frédéric Beigbeder le 29 novembre à Minsk où il présentera son dj-set, la rédaction du portail KYKY.ORG a demandé l’avis des spécialistes de publicité biélorusses sur son ouvrage: est-ce vrai ce que dit le livre « 99 francs », est-il positif, son personnage Octave, et aimeraient-ils serrer la main à Beigbeder.

Frédéric Beigbeder à Minsk

Vera Filenko, directrice créative à BBDO Yaskrava
« Autrefois les publicitaires étaient une sorte de rock stars: pour draguer une fille dans un bar, il suffisait d’annoncer que tu étais copyrighter (You say you are a copywriter and she’s pulling down your briefs in a minute! — soupire nostalgiquement mon ami d’Israël). Beigbeder a fait naître un personnage qui éveillait la haine de classes, aucune compassion et une tonne de jalousie: cynisme, argent inexplicablement énorme et facile pour trois lignes de texte. Cocaïne, shootings, bagnoles, fringues, nanas,  fumées, réflexions, cocaïne, Paris, au-boulot-à-midi-avec-un-mal-aux-cheveux, cocaïne.

Le copyrighter biélorusse dans la plupart des cas aurait pu se permettre que le cynisme, les réflexions et le mal aux cheveux de cette liste.

Le copyrighter biélorusse en ma personne a lu ce livre avec du dégoût fatigué mélangé avec de l’intérêt poli – les médecins d’un hôpital régional éprouveraient la même émotion en regardant la série « Dr House »: c’est du mensonge amusant, tout ça. Ma mère a lu le livre et demandé, épouvantée: « Et tu y travailles ? Vous avez la même chose ? ». J’ai répondu, la conscience tranquille, « Non, maman, nous n’avons Pas Du Tout ça ». Entre le copyrighter biélorusse et Octave il y a un gouffre qui attire mais sa puissance est dans le non-dit. Et si j’avais lu « 99 francs » avant avoir commencé la carrière dans la publicité, je n’y travaillerais plus ».

Bogdan Korovets, directeur créatif à Astronim*

« Le romantique cynique et héros de notre époque, Frédéric Beigbeder avec ses « 99 francs » est un produit publicitaire pur. Tout comme sa cocaïne – aussi enivrante pour les jeunes esprits et aussi éphémère, comme sa description du métier du publicitaire! Une histoire typique où une paire des stéréotypes d’un certain métier sont retirés et hyperbolisés jusqu’à paraître un axiome. En résultat – l’amour fort des passants qui peuvent alors regarder le trou de la serrure corporatif, et un léger mépris de la part des pros… Et, d’ailleurs, par cette même oeuvre il n’a pas prouvé la toute-puissance de la publicité – mais des médias!? ».

Katya Sakovitch, chef du service SMM de Getbob digital agency

« Aimer Beigbeder n’a jamais été en vogue. C’est comme aimer Minaev ou Murakami – de la pop-culture. Il s’est fait célèbre avec « 99 francs » mais il y parle que peu de la publicité: ridiculisation du consumérisme et un paire des images stéréotypés et plats des créateurs et des clients, ironie du capitalisme sur le capitalisme. Moi perso, je suis attirée par le cynisme sincère chez Beigbeder. Avant « 99 francs » j’ai lu « L’Égoïste romantique », « Nouvelles sous ecstasy », « Vacances dans le coma » – ce sont des romans vulgaires mais plus durs et agressifs. Mon livre favori c’est « L’amour dure trois ans ».  Pelevine, Palahniuk, Bukowski, Welsh sont de grands écrivains mais ils en ont cure de l’amour et des relations, et ici le tout voilà: amour avec tous les insights et sans lunettes roses, c’est presque comme Stendhal mais avec des putes et du sexe… C’est pour ça que j’aime Beigbeder, même si ce n’est pas à la mode. Il a pu vandaliser le domaine de la littérature où toute mention des drogues était lourde du fait de se retrouver dans la série « Underground » sous les couvertures orange.

J’aime aussi tout simplement ses mauvais personnages, ceux qui peuvent vomir sur leur costume chic, coucher avec le plus beau mannequin russe et puis lui dire sincèrement qu’elle est stupide ».

Vlad Saveliev, directeur créatif de l’agence NEF\TBWA

« Beigbeder a attrapé le courant, comme on dit, au moment où l’industrie publicitaire était en essor. « Lions de Cannes » et toutes ces choses – bon, alors, ce n’est pas des fermiers français qu’il faut parler! Encore, il a écrit à propos de lui-même et la vie dans l’industrie. Cela a été bon même si c’est une fiction, un enjolivement de la réalité. Mais c’est en image que cela est joli, en effet c’est du boulot fou. Travailler non de 9 à 6 mais 24 heures. Le monde publicitaire occidental date de plusieurs centaines des années, et le nôtre n’aurait plus que vingt ans. Je crois plutôt que là-bas, dans les agences de publicité, les sujets de Beigbeder sont assez réalistes. Et notre marché est à croître encore et encore.

D’ailleurs je lui ai serré la main à Moscou, dans les coulisses du Festival de publicité de Moscou. Il en a eu beaucoup comme moi, alors je n’ai eu pas la chance de lui parler ».

Yuliya Rakut’, copyrighter à ProspectPress

« Techniquement le livre est bien fait, mais est-ce qu’il accroche? Travail dans une agence publicitaire, grand argent et aventures avec la drogue – c’est une distraction pour les gens qui ne travaillent pas dans l’industrie publicitaire. Au Bélarus c’est encore plus autrement. Quand en 2006 je suis venue dans une agence publicitaire de Minsk, le directeur a demandé: « Sais-tu qui est copyrighter? ». J’ai répondu: « Non ». Et lui: « C’est une réponse sincère. Car personne ne le sait ». Quant au sens, Pelevine nous serait plus proche, je pense, il a tout bien décrit dans  « Generation Pi ». Si regarder le temps de sa création, il nous paraîtrait historique déjà. Et Beigbeder serait à lire sur la plage en mettant les doigts dans le nez. Maintenant je ne le lirais pas, ce livre ».

Alexandre Kapélévitch, directeur créatif de SUP

« Le livre « 99 francs » est nickel, je l’ai aimé à mon époque, contrairement aux oeuvres postérieures de l’auteur (c’est au sujet de serrer la main). Mais j’examinerais « 99 francs » comme une oeuvre littéraire et non comme un reportage d’insider du monde publicitaire. Rien ne serait changé si le personnage principal travaillait, par exemple, chez Microsoft ou DHL. Ceux qui, impressionnés par le roman, iraient travailler dans la publicité, surtout dans les pays ex-soviétiques, seront déçus énormément: on gagne pas assez pour avoir des sport cars, la drogue et les prostituées de luxe… Et même plus, un shooting à l’étranger est rare. Mais c’est pour ça qu’existe la littérature – sans rajouter des choses, personne ne s’intéresserait? Des briefs, des factures, des présentations, des fixes… D’ailleurs, pourquoi le maître vient à Minsk – donner des autographes?… ».

On peut imaginer ce que Frédéric Beigbeder fera à BlackHall Bar ce vendredi, en regardant la vidéo de la soirée à Kiev:

Source de l’article en russe: http://kyky.org/mag/culture/chto-bielorusskiie-rieklamshchiki-dumaiut-o-bieghbiedierie

Toutes les photos des interviewés sont prises de leurs comptes facebook (cf source originale).

P.S. Si vous voulez l’avis de l’auteur du blog sur les oeuvres de Beigbeder, voici mon billet assez vieux 

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